Le paradigme de l’oppresseur et de la discrimination systémique (la sociologie contre le réel)

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Kraepelin
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Le paradigme de l’oppresseur et de la discrimination systémique (la sociologie contre le réel)

#1

Message par Kraepelin » 10 janv. 2026, 01:03

Il fut un temps où la sociologie se définissait par sa capacité à déranger les préjugés (pris au sens large). Aujourd’hui, une large partie de la sociologie critique occidentale fonctionne à l’inverse : elle produit des évidences morales, les protège, puis disqualifie comme suspecte toute observation empirique qui ne s’y conforme pas.

Le paradigme de l’oppresseur — lecture généralisée du social en termes de domination univoque entre groupes hiérarchisés — n’est plus un cadre parmi d’autres. Il est devenu une grammaire obligatoire de l’intelligibilité sociale. Or, comme Thomas Kuhn l’a montré avec précision, lorsqu’un paradigme cesse d’être interrogé, il cesse d’être scientifique.

Selon moi, le paradigme de l’oppresseur produit aujourd’hui plus d’angles morts qu’il ne produit de connaissances nouvelles, non par malveillance idéologique, mais par effet structurel de clôture cognitive.

Chez Kuhn, le paradigme n’est pas seulement un ensemble de théories. Il est une préfiguration interprétative, presque une forme de perception "a priori": il définit ce qui est un problème légitime, ce qui compte comme donnée, ce qui mérite d’être expliqué — et surtout, ce qui peut être ignoré sans coût symbolique.
Appliqué à la sociologie contemporaine, le paradigme de l’oppresseur fonctionne exactement ainsi : il hyper-visibilise certaines dimensions (race, genre, sexualité, privilège), et "déréalise" d’autres phénomènes pourtant massifs (classe populaire conservatrice, attachement national, conflictualité intra-dominés, ressentiment social non progressiste). Les faits qui ne rentrent pas dans le paradigme ne sont pas réfutés : ils sont moralement disqualifiés. Ils deviennent des « fausses consciences », des « intériorisations de la domination », ou des « effets de discours réactionnaires ». C’est là un symptôme kuhnien classique : quand les anomalies s’accumulent, le paradigme ne les explique plus — il les recode comme déviations.

Gaston Bachelard parlait d’obstacles épistémologiques pour désigner ces évidences psychiques, morales ou culturelles qui empêchent la pensée scientifique de se corriger. Or, la sociologie critique contemporaine souffre d’un obstacle spécifique : la confusion entre jugement moral et intelligibilité scientifique. Le paradigme de l’oppresseur est aujourd’hui saturé de valeurs non discutées : être du côté des « dominés » est tenu pour épistémologiquement supérieur ; décrire des comportements populaires conservateurs est perçu comme une trahison symbolique ; comprendre le vote populiste est souvent soupçonné de le légitimer. Bachelard aurait été impitoyable : une science qui confond explication et absolution morale n’est plus une science, mais une pédagogie militante. Ce n’est pas la prise de position politique qui pose problème, mais son naturalisation : elle devient un filtre cognitif non reconnu, donc non critiquable.

Dans sa description de la dialectique entre assimilation et accommodation, Jean Piaget apporte fournit un outil étonnamment pertinent. Pour lui, toute connaissance progresse par un équilibre instable entre : assimilation (intégrer le réel dans des schèmes existants), accommodation (modifier les schèmes quand le réel résiste). Le paradigme de l’oppresseur assimile beaucoup trop. Il assimile: le conservatisme populaire à de la domination intériorisée ;
la religiosité ouvrière à de l’aliénation ; le nationalisme populaire à une manipulation idéologique. Mais il n’accommode presque plus.

Les données empiriques contradictoires n’entraînent pas de révision des catégories, mais un renforcement défensif du schème initial. Nous sommes donc face à un fonctionnement pré-scientifique au sens piagétien : un système cognitif fermé sur lui-même, incapable de restructuration.

La sociologie est produite par une classe, mais une classe qui refuse de se considérée comme telle. Contrairement au récit dominant, les biais idéologiques actuels de la sociologie ne sont pas ceux du capitalisme ou de la bourgeoisie économique. Ils sont ceux d’une classe académique "progressiste", dotée d’un capital culturel élevé, urbaine, internationalisée, et largement homogène politiquement. Cette classe ne vit pas la désindustrialisation et ne fréquente pas les mondes ouvriers. Elle ne dépend pas des institutions religieuses et n’est pas exposée à la relégation territoriale. Mais elle croit parler au nom des "dominés". Nous sommes ici face à une ironie sociologique majeure : une sociologie de la domination incapable de penser sa propre position dominante dans l’économie symbolique.

Kuhn notait que les paradigmes se maintiennent moins par la force des preuves que par des mécanismes de reproduction institutionnelle. La sociologie contemporaine en fournit une illustration presque caricaturale : (a) recrutement idéologiquement filtré, (b) revues captives, (c) financement orienté, (d) disqualification morale des dissidents.

Le vocabulaire est révélateur : « réactionnaire », « essentialiste », « dangereux », « problématique ». On ne réfute plus, on pathologise, on diabolise. Ce climat produit un effet parfaitement anti-scientifique : l’autocensure devient rationnelle.

La dérive du concept de « discrimination systémique »
Un symptôme particulièrement révélateur de la clôture paradigmatique actuelle est l’usage extensif — et de plus en plus indifférencié — du concept de discrimination systémique. Concept intelligent, initialement conçu comme un outil descriptif précis visant à identifier des mécanismes institutionnels produisant des effets différenciés non intentionnels, le concept tend aujourd’hui à fonctionner comme une hypothèse irréfutable et un levier politique. Toute inégalité statistique observée entre groupes est spontanément interprétée comme la trace d’un système discriminatoire, sans que les médiations causales, les effets de composition ou les dynamiques culturelles internes aux groupes soient sérieusement examinés.
Les débats canadiens fournissent des exemples éclairants. Dans le contexte québécois, la notion de discrimination systémique a souvent été invoquée pour expliquer les écarts de réussite scolaire ou de représentation professionnelle de certains groupes racisés, alors même que des variables pourtant centrales — trajectoires migratoires, capital scolaire parental, maîtrise linguistique, choix d’orientation — sont fréquemment reléguées au second plan, voire soupçonnées d’« essentialisme » lorsqu’elles sont mises de l’avant. Le concept cesse alors d’éclairer le réel pour devenir un écran moral : expliquer autrement, c’est déjà disculper le système.
Aux États-Unis, la dérive est encore plus manifeste. Dans les débats sur le racial achievement gap, la criminalité ou les écarts de revenus, la référence à la systemic racism fonctionne souvent comme une explication terminale plutôt que comme un problème à analyser. Les données empiriques qui montrent des variations importantes à l’intérieur des catégories raciales — par exemple les performances scolaires très élevées de certains groupes issus de l’immigration asiatique ou africaine récente — ne donnent pas lieu à une révision des schèmes interprétatifs, mais à des contorsions explicatives destinées à préserver l’axiome initial. Là encore, l’anomalie n’est pas intégrée : elle est neutralisée.
D’un point de vue kuhnien, le concept de discrimination systémique fonctionne de plus en plus comme un concept-paradigme enfanté par le paradigme de l’oppresseur, c’est-à-dire une catégorie à la fois descriptive, explicative et normative, qui définit à l’avance ce que les données peuvent signifier. Au sens bachelardien, il s’agit d’un obstacle épistémologique typique : une notion chargée moralement, devenue si évidente qu’elle ne se soumet plus à l’examen critique. Et au sens piagétien, le phénomène est limpide : le schème « discrimination systémique » assimile toute résistance empirique sans jamais s’accommoder.
Il ne s’agit pas de nier l’existence de discriminations structurelles réelles, documentées et historiquement situées. Le problème est plus profond : lorsque le concept devient omniprésent, il perd sa puissance explicative. Une catégorie qui explique tout n’explique plus rien. Elle devient un instrument de clôture cognitive plutôt qu’un outil de connaissance.
La crise comme seule issue possible

Ni Kuhn, ni Bachelard, ni Piaget ne croyaient à la réforme interne spontanée des systèmes cognitifs dominants. Tous soulignent qu’il faut une crise, un choc du réel, une accumulation d’anomalies devenues impossibles à nier. Les Gilets Jaunes, Trump, le populisme européen, la défiance envers les élites intellectuelles ne sont pas seulement des phénomènes politiques. Ce sont des signaux épistémologiques. Ils disent à la sociologie contemporaine :
vos catégories ne décrivent plus le monde tel qu’il est vécu. La question n’est donc pas de savoir si le paradigme de l’oppresseur est moralement juste, mais s’il est encore scientifiquement opérant. Et sur ce point, le doute n’est plus un luxe intellectuel. Il est devenu une exigence épistémique minimale.
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Re: Le paradigme de l’oppresseur et de la discrimination systémique (la sociologie contre le réel)

#2

Message par Gwanelle » 10 janv. 2026, 14:38

Si tu veux discuter des sujets que tu lances, ne te contente pas de poster une message et d'ignorer les réponses.

qu'a tu as nous dire à ton dernier fil, auquel plusieurs personnes t'ont répondu : viewtopic.php?t=17511
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Re: Le paradigme de l’oppresseur et de la discrimination systémique (la sociologie contre le réel)

#3

Message par Kraepelin » 10 janv. 2026, 15:34

Gwanelle a écrit : 10 janv. 2026, 14:38 Si tu veux discuter des sujets que tu lances, ne te contente pas de poster une message et d'ignorer les réponses.

qu'a tu as nous dire à ton dernier fil, auquel plusieurs personnes t'ont répondu : viewtopic.php?t=17511
Oui, je suis moins enclin à la discussion qu'autrefois. Lorsque j'étais actif, il y a quelques années, j'ai été refroidi par des insultes de l'équipe modérateurs -- certains reproches qui m'étaient adressés étaient d'ailleurs tout à fait fondés, ce qui est encore plus blessant pour l'amour propre...

Conséquemment, je me sers ici du forum comme "éditeur" de textes plus que comme forum proprement dit.
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Re: Le paradigme de l’oppresseur et de la discrimination systémique (la sociologie contre le réel)

#4

Message par Inso » 11 janv. 2026, 17:37

Kraepelin a écrit : 10 janv. 2026, 15:34 Conséquemment, je me sers ici du forum comme "éditeur" de textes plus que comme forum proprement dit.
C'est bien dommage. Et quel est l'objectif ? Ce que tu décris pouvant être réalisé en bien mieux par un outil de traitement de textes. Où bien tu attends tout de même quelques réponses ?

Ceci dit, comme tu as posté un long texte, je vais y répondre. Certes très partiellement, n'ayant pas la culture sociologique ou philosophique pour entre dans le détail.
Kraepelin a écrit : 10 janv. 2026, 01:03 Ils sont ceux d’une classe académique "progressiste", dotée d’un capital culturel élevé, urbaine, internationalisée, et largement homogène politiquement. Cette classe ne vit pas la désindustrialisation et ne fréquente pas les mondes ouvriers. Elle ne dépend pas des institutions religieuses et n’est pas exposée à la relégation territoriale. Mais elle croit parler au nom des "dominés". Nous sommes ici face à une ironie sociologique majeure : une sociologie de la domination incapable de penser sa propre position dominante dans l’économie symbolique.
Je ne suis pas sur que l'ouvrier vivant dans une cabane dans Cancer Alley, ou l'amérindienne canadienne qui s'est fait ligaturer ses trompes aient vraiment les moyens de communiquer et de lutter contre les discriminations qui les accablent. Et disqualifier ceux qui ne subissent pas les dites discriminations revient à faciliter le travail (légitimer ?) des discriminateurs.

je rappelle que les temps où les autochtones étaient stérilisés, où les curés enculaient* les enfants, où les puissants pouvaient appartenir à des réseaux pédophiles ne sont pas éloignés (Ah, on me signale que c'est encore bien d'actualité). J'ai proche de chez moi (Bétharram) un exemple flagrant d'horreur qui ont été (et sont encore) couvertes au bénéfique des puissants et dont les victimes sont toujours ignorées et dénigrées.
Est-ce à l'enfant violé de se débrouiller seul pour réclamer justice face à tous ceux (églises, politiques, justice...) qui veulent le faire taire ? Ou bien y a-t-il besoin d'aides extérieures à son milieu ?

* Oui, c'est cru, mais j'en ai un peu marre de lire des "comportements discutables "et autres "actions indignes d'un éducateur".
Kraepelin a écrit : 10 janv. 2026, 01:03La sociologie contemporaine en fournit une illustration presque caricaturale : (a) recrutement idéologiquement filtré, (b) revues captives, (c) financement orienté, (d) disqualification morale des dissidents.
Je ne connais pas assez le milieu de la sociologie encore moins ses tendances de publications, mais je peux constater que dans les publications grand public et les influences actuelles, l'extrême-droite et associés caracolent en tête, au niveau des livres, des médias et de quelques cercle philosophiques. Je ne sais pas quels peuvent être les impacts réels des sociologues universitaires sur la société, mais les tendances du monde réel me semble être du coté des populistes, réactionnaires avec une composante fascisante notable.
Kraepelin a écrit : 10 janv. 2026, 01:03Tous soulignent qu’il faut une crise, un choc du réel, une accumulation d’anomalies devenues impossibles à nier. Les Gilets Jaunes, Trump, le populisme européen, la défiance envers les élites intellectuelles ne sont pas seulement des phénomènes politiques. Ce sont des signaux épistémologiques. Ils disent à la sociologie contemporaine :
vos catégories ne décrivent plus le monde tel qu’il est vécu. La question n’est donc pas de savoir si le paradigme de l’oppresseur est moralement juste, mais s’il est encore scientifiquement opérant. Et sur ce point, le doute n’est plus un luxe intellectuel. Il est devenu une exigence épistémique minimale.
Je trouve assez osé de 1) de mettre les GJ, Trump, populiste et défiance dans un même panier. 2) d'y mettre comme cause commune une possible dérive des sociologues progressistes.
Ce que tu reviens à dire c'est que :
- Si les progressistes exagèrent, c'est de leur faute . Je suis ok avec ça.
- Si les populistes / réactionnaires exagères, c'est de la faute des progressistes ? :shock:

Ceci dit, c'est bien la démarche utilisée par les populistes : Exagérer, déformer, exploiter les dérives progressistes, à un tel point que leurs délires n'ont plus grand chose à voir avec la réalité.
Le wokisme (mot que tu as su éviter) a été un formidable outil de l'extrême-droite pour avoir un bouc émissaire. De même que l'immigration.

Au vu de l'évolution des politiques, des inégalités, des ethnocentrismes et des tentatives liberticides de brider les mœurs, je trouve que les progressistes n'ont pas été assez loin et n'ont hélas pas réussi à stabiliser la société autour des valeurs humanistes fondamentales.

Sur le plan politique, je préfère largement une démocratie avec ses travers progressistes que la dictature ethnocentrée et répressive quasiment établie aux USA.
Sur le plan des mœurs, je préfère largement aller voir un spectacle de drag-queens avec mes voisins homos que de voir une clique de pédophiles dépravés profiter du pouvoir. (et au niveau dépravation, on n'en voit qu'une bien petite partie, les puissants faisant tout pour se couvrir et cacher le dossier).

Et je ne parle pas des inégalités économiques, ou le fossé entre très riches et pauvres atteint une dimension géologique.

Tu as peut-être raison quant au cercle des sociologues, mais ça ne se voit pas du tout dans la vie réelle et encore moins dans les évolutions actuelles des sociétés.
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Re: Le paradigme de l’oppresseur et de la discrimination systémique (la sociologie contre le réel)

#5

Message par nikola » 11 janv. 2026, 18:23

Inso a écrit : 11 janv. 2026, 17:37 Le wokisme (mot que tu as su éviter) a été un formidable outil de l'extrême-droite pour avoir un bouc émissaire. De même que l'immigration.
Surtout que certains populistes d’extrême-droite utilisent les mêmes méthodes que les wokistes de gauche, c’est pourquoi je les appelle les wokistes de droite.
Tu as peut-être raison quant au cercle des sociologues, mais ça ne se voit pas du tout dans la vie réelle et encore moins dans les évolutions actuelles des sociétés.
Je suis assez circonspect sur la critique de « la » sociologie (comme si les sociologues étaient tous de gôche).
Quand j’en rencontre ici ou là, ce sont surtout des critiques de droite voire d’extrême-droite, qui nient ce que vivent les gens (des gens dominés, généralement), ce que remontent les sociologues. Bizarrement, ce qui est nié sert surtout la caste dominante, c’est le genre de discours entendu de la bouche de gens au cerveau rempli par le réseau Atlas.
L’homme descend du singe, or l’homme est fait à l’image de Dieu. Donc Dieu est King Kong.

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Kraepelin
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Re: Le paradigme de l’oppresseur et de la discrimination systémique (la sociologie contre le réel)

#6

Message par Kraepelin » 12 janv. 2026, 03:50

Inso a écrit : 11 janv. 2026, 17:37 Je ne suis pas sur que l'ouvrier vivant dans une cabane dans Cancer Alley, ou l'amérindienne canadienne qui s'est fait ligaturer ses trompes aient vraiment les moyens de communiquer et de lutter contre les discriminations qui les accablent. Et disqualifier ceux qui ne subissent pas les dites discriminations revient à faciliter le travail (légitimer ?) des discriminateurs.
je rappelle que les temps où les autochtones étaient stérilisés, où les curés enculaient* les enfants, où les puissants pouvaient appartenir à des réseaux pédophiles ne sont pas éloignés (Ah, on me signale que c'est encore bien d'actualité). J'ai proche de chez moi (Bétharram) un exemple flagrant d'horreur qui ont été (et sont encore) couvertes au bénéfique des puissants et dont les victimes sont toujours ignorées et dénigrées.
Est-ce à l'enfant violé de se débrouiller seul pour réclamer justice face à tous ceux (églises, politiques, justice...) qui veulent le faire taire ? Ou bien y a-t-il besoin d'aides extérieures à son milieu ?
Merci de ta réponse

J’ai l’impression que nous ne parlons pas du même sujet. Non, bien sûr, les opprimés n’ont pas toujours les moyens de se défendre. C’est même une condition fréquente qui explique justement pourquoi ils sont opprimés. Et, oui, la dénonciation et la pression pour des changements viennent généralement d’ailleurs. La raison pour laquelle les sociologues sont aveugles aux problèmes des ouvriers et paysans conservateurs n’est probablement pas parce qu’ils sont issus d’un autre milieu que les ouvriers et paysans conservateurs. La cause est probablement plutôt que, héritiers de la gauche, les sociologues ont des opprimés "canoniques" (femmes, minorités ethniques, minorités sexuelles, ouvriers) et des oppresseurs "canoniques" (homme, blancs, hétérosexuels, anciens colonisateurs, capitalistes). Lorsque d’autres groupes que leurs victimes préférées encaissent des injustices, les problèmes sont niés ou ne les intéressent pas. Surtout, quelque soit les problèmes que vivent leurs opprimés préférés si ce problème peut-être ramené à leur condition d’oppression, même si des variables plus importantes entre en jeu, alors les sociologues ne vont pas plus loin que le paradigme de l’oppresseur. La réalité est souvent plus compliquée et subsumer tout à ce paradigme est une forme d’aliénation épistémologique.
Tu parles des autochtones canadiens. J’ai aussi une anecdote à ce sujet. Je racontais à une amie anthropologue l’expérience d’un jeune psychologue français immigré au Québec. Comme beaucoup de Français, il était fasciné par nos « indiens » et s’est empressé d’accepter un poste dans la clinique d’une grande réserve. Malheureusement, il ne connaissait que superficiellement les problèmes profonds présents dans les communautés des réserves autochtones. Sa première cliente fut une adolescente suicidaire. Elle lui rapportait que son père était alcoolique et qu’il avait abusé sexuellement ses sœurs. Notre français n’était pas trop dépaysé jusqu’à ce qu’elle lui révèle que si elle était si dépressive, c’est que son père ne l’avait pas abusée, elle, et que pour cette raison elle ne se sentait pas "aimée". C’était trop pour lui. Trop loin de ses repères culturels européens! Il a démissionné et est retourné en France. Mon amie anthropologue, croyant voir dans mon récit, l’expression d’un mépris pour les peuples autochtones, explose alors. Elle me balance à la figure que ce genre de chose est la conséquence des «pensionnats autochtones». J’aime cet exemple, parce qu’il est témoin de la suprématie du paradigme de l’oppresseur qui se formule par un «Tous nos problèmes sociaux de peuples autochtones (suicide, toxicomanie, criminalité, violence conjugale, etc.) sont la conséquence des pensionnats autochtones ». Pourtant, les communautés autochtones du Groenland ont exactement les mêmes problèmes sociaux et là-bas, il n’y a pas eu de pensionnat autochtone. Pourquoi une anthropologue aussi bien informée tombait-elle dans un pareil piège intellectuel?
Pour qu’un film de cowboys soit intéressant, il doit y avoir des bons et des méchants. Pour qu’un spectacle de lutte soit intéressant, il faut que l’un des lutteurs joue le rôle du méchant et cultive la colère du public. Nos sociologues ne sont-ils pas capables de dépasser cette caricature? Il me semble, justement, que les communautés autochtones gagneraient à ce que l’ont appréhendent leurs problèmes avec plus rigueur.
Inso a écrit : 11 janv. 2026, 17:37 Ce que tu reviens à dire c'est que :
- Si les progressistes exagèrent, c'est de leur faute . Je suis ok avec ça.
- Si les populistes / réactionnaires exagères, c'est de la faute des progressistes ? :shock:
Ma formulation n’était probablement pas claire. Je ne crois pas que les sociologues soient la cause de la montée de la droite, mais je crois que les sociologues sont dépassés par ce qui se passe autour d’eux parce qu’ils sont restés à "mariner » dans des paradigmes et des catégories sociales qui leur ont fait manquer le train. Pour ce qui est de la gauche démocrate, par contre, je crois oui qu’elle a une certaine part dans la montée du trompisme.
Inso a écrit : 11 janv. 2026, 17:37 Au vu de l'évolution des politiques, des inégalités, des ethnocentrismes et des tentatives liberticides de brider les mœurs, je trouve que les progressistes n'ont pas été assez loin et n'ont hélas pas réussi à stabiliser la société autour des valeurs humanistes fondamentales.

Sur le plan politique, je préfère largement une démocratie avec ses travers progressistes que la dictature ethnocentrée et répressive quasiment établie aux USA.
Sur le plan des mœurs, je préfère largement aller voir un spectacle de drag-queens avec mes voisins homos que de voir une clique de pédophiles dépravés profiter du pouvoir. (et au niveau dépravation, on n'en voit qu'une bien petite partie, les puissants faisant tout pour se couvrir et cacher le dossier).
Et je ne parle pas des inégalités économiques, ou le fossé entre très riches et pauvres atteint une dimension géologique.
Nous sommes bien d’accord. À ce sujet, je me suis étranglé la semaine passée lorsqu’une chroniqueuse féministe de gauche à Radio-»Canada a commenté les derniers chiffres qui montrent que le salaire moyen des grands pdg canadiens est monté à 248 fois le salaire canadien moyen. Son commentaire? «Je rappelle que seulement 5% des grands pdg canadiens sont des femmes» . Son sens du scandale n’était pas du tout à la même place que le mien …
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Gwanelle
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Re: Le paradigme de l’oppresseur et de la discrimination systémique (la sociologie contre le réel)

#7

Message par Gwanelle » 12 janv. 2026, 09:51

Kraepelin a écrit : 12 janv. 2026, 03:50 les sociologues sont aveugles aux problèmes des ouvriers et paysans conservateurs
cette affirmation mériterait quelques explications. comment définir une paysan conservateur (sans connaitre son vote)
Pour les ignorer, il faudrait déjà qu'il puisse les exclure de son analyse sociologique. mais comment ? comment sait il qui vote conservateur et qui ne vote pas conservateur ?
S'il le sait , et qu'il les exclut , c'est comment ? c'est à partir de comportement statistique ? ils "se plaint moins", il est moins insatisfait de sa condition, etc ... or ce comportement est aussi symptomatique d'une personne généralement moins opprimé que les autres.
Quand un sociologue parle de l'oppressions d'une catégorie de population donnée, il reste conscient qu'aucune catégorie n'est uniformément opprimée , donc je ne pense pas qu'il exclut à escient les conservateurs, je pense plutôt qu'une analyse efficace s'attache prioritairement aux oppressions les plus fréquentes.

De la même manière que (par exemple) la recherche en médecine , pour être efficace, priorise les maladies les plus fréquentes ( les personnes atteintes de maladies rares sont donc lésées, et c'est injuste pour elles ) .
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