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Re:Paradoxe gaellien


Re: Paradoxe gaellien -- Gilles B.
Postée par Gaël , Apr 12,1999,07:34 Index  Forum

Houla...
On entre dans un problème très complexe là...je te soupçonne fortement d'avoir voulu me tendre un piège. Pour une fois je vais être obligé de réfléchir et d'être prudent.
Je te propose plusieurs réponses différentes. Ma favorite est la première, mais comme elle ressemble à un sophisme tu préféreras sans doute la seconde. Quoi qu’il en soit, pour me convaincre tu devras réfuter chaque réponse.

1) J’ai attaqué la logique, mais sans utiliser cette logique. Dans le sens où je n’ai pas fait consciemment de syllogisme, mais simplement utilisé un argument qui, intuitivement, me semblait adéquat. Ce n’est pas une démarche rationnelle. Donc il n’y a pas de paradoxe.

2) Sur le rapport entre rationalité et logique : je n'assimile pas strictement la rationalité à l'usage de la logique formelle, mais à l'usage de certaines règles de raisonnement, explicites ou implicites. En occident, ce que nous appelons la rationalité consistera généralement a user de notre logique formelle, qui n'est que la notre. J'ai déjà débattu avec J-F de la question de la logique et utilisé l'exemple de la logique indienne, dont les principes (qui sont explicites) sont très différents.
Donc déplacement du problème : imaginons l'ensemble de toutes les différentes logiques. J'utilise un élément de cet ensemble, les règles de l'une des logiques, pour tenter de prouver que chaque élément de l'ensemble a le même attribut : la subjectivité. Ce qui ne veut pas dire que ces logiques soient “fausses”, ni “vraies”, ni “fiables” ou non, mais que ces qualificatifs ne sont pas applicables, car une logique, quelle qu’elle soit, n’entretient pas elle-même avec la réalité un rapport tel qu’il soit possible de lui assigner une valeur de vérité. C’est toujours un système qui trouve en lui-même sa propre justification, dans le sens où Wittgenstein considérait que toute logique était tautologique. Ce qui implique qu’on ne peut pas prouver ni réfuter sa validité.
En clair, je n’utilise pas la rationalité pour démontrer que la rationalité n’est pas fiable, mais pour démontrer que toutes les rationalités sont utilisables. Ce qui est, aussi, tautologique - comme tout raisonnement pur, au fond. “Il en va des vogues philosophiques comme des vogues gastronomiques : on ne réfute pas plus une idée qu’une sauce” (Cioran, “de l’inconvénient d’être né”)

3) Je me demande tout à coup si ce que tu avais en tête en me posant ce problème ce n’est pas au fond le paradoxe de Russel, qu’il a résolu en introduisant dans la logique les niveaux de langage et l’interdiction faite à un énoncé de dire quelque chose sur lui-même (pour résumer grossièrement). Il aurait d’ailleurs été plus judicieux de ta part d’utiliser un tel argument, car à cet instant ma faute n’aurait plus été de réfuter la raison par la raison, mais de parler de la raison en usant de la raison, commettant ainsi une erreur : mon raisonnement n’aurait plus été un raisonnement basé sur des prémisses fausses, mais un raisonnement structurellement non viable, un non-raisonnement. Ma réponse (2) n’aurait pas été valable et j’aurais dû inventer autre chose.

4) A ce stade un problème se pose (ce problème aurait été ma réponse à une objection passant par l’argument 3) : comment voudrais-tu que j’attaque la logique ? Soit je l’attaque de l’extérieur (comme dans ma première réponse) et je me heurterais forcément à “vos arguments ne sont pas logiques” (bin, évidemment); soit je l’attaque de l’intérieur et on me dira “c’est paradoxal (ou contradictoire) donc faux”, ou plus absurde encore : “c’est interdit par les règles de la logique” (car c’est à ça que se résume l’argument 3). La logique est donc irréfutable : il est interdit de la réfuter de manière logique autant que de manière illogique. Cela ne te dérange pas ? Normalement un scientifique se doit de considérer comme non-scientifique un tel système.

5) Ce qui finalement est en jeu ici, c’est le statut à accorder à la logique. Considérerais-tu qu’il s’agit :
- D’une “théorie” dont le statut est identique à celui des théories physiques - à ce moment il faut me dire pourquoi elle est irréfutable, comment on pourrait la vérifier, de quelle nature est sa relation aux “faits”. Existe-t’il des “faits” logiques ? (ma réponse est non)
- D’un système dont les axiomes ont le même statut que ceux des mathématiques, c’est à dire qu’il nous laisse (pour résumer grossièrement) deux possibilités :
(a) l’idéalisme mathématique, qui postule que les objets mathématiques ont le même degré de “réalité” que les objets matériels, et que nos mathématiques “humaines” soulèvent peu à peu le voile sur de mystérieuses mathématiques célestes (malgré l’apparente absurdité de cette option, il existe des arguments solides en sa faveur). Pour l’appliquer à la logique, il y aurait alors aussi une logique terrestre et une logique idéale
(b) Le formalisme, qui considère que les maths sont un système formel qui n’est qu’un outil parmi d’autres et que nous utilisons pour des raisons purement empiriques, à savoir que jusqu’à présent son utilisation dans le domaine de la science (et uniquement ce domaine) nous a donné pleinement satisfaction ? (c’est l’option que je choisis en donnant le même statut à la logique)

Ici s’ouvrent des abîmes dont personne n’est jamais revenu.
Bonne chance quand même.

Gaël.

“l’Etre n’est pas” (Gorgias, “Traité du Non-être”)


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