J’aimerais savoir exactement ce que tu appelles le rationnel.
Définir l’irrationnel par l’absence de rationnel est surtout une manière de rejeter hors de notre idée de la “normalité” des démarches différentes, qui nous dérangent par leur différence.
Pour que ta définition soit valable, il faudrait que la rationalité représente un état normal, naturel, de la pensée humaine (ce de toute évidence n’est pas le cas), ou alors un état idéal de cette pensée. Cette deuxième option demande à être prouvée, de plus elle est trop normative. Les normes ne peuvent être que des conventions, qui restent totalement subjectives et arbitraires : la rationnel n’existe pas plus que le beau, le bien ou le vrai.
C’est comme si tu définissais la folie comme un dysfonctionnement, une déviance par rapport à une très hypothétique “santé mentale” idéale - qui n’est qu’une construction culturelle. Il en va de même de la rationalité. La question de l’irrationnel est la même que celle de l’autre, de l’étranger, ou du fou...
“les deux [rationnel et irrationnel] sont incompatibles, puisqu’une approche rationnelle établit les faits et leur signification par causalité naturelle”.
Il y a confusion. Ce que l’on appelle habituellement “rationnel” est un raisonnement conforme à certaines règles, dans le cas présent celles de la logique occidentale (non-contradiction, tiers exclus, identité - et on peut ajouter la causalité, bien que son statut soit ambigu). Le recours aux faits est une tout autre chose, c’est une démarche empirique, c’est-à-dire l’inverse du rationnel.
Il est possible d’être totalement rationnel sans référence aux “faits”. La tradition métaphysique occidentale, dans la ligne d’Aristote, en est le parfait exemple. Cette approche, aujourd’hui épuisée, a prouvé sa faiblesse depuis longtemps.
Beaucoup de traditions ésotériques sont aussi parfaitement rationnelles, même si elles sont basées sur une logique différente, qui délaisse généralement la non-contradiction et le tiers exclus, et qui se fie plus à l’analogie qu’à la déduction. C’est une rationalité différente, que rien ne nous permet de la considérer comme inférieure à la nôtre.
Le texte que citait Axle ne me paraît pas critiquable de la manière dont Jean-François l’a fait. Une critique scientifique sur ce genre de texte est aussi absurde qu’une critique littéraire d’une recette de cuisine. Il est totalement clair et évident que les termes scientifiques sont là utilisés par analogie, et que ce n’est pas un discours scientifique. Il suffit de voir la manière dont l’auteur use du mot “atome”, en qualifiant par exemple l’homme d’atome, pour voir le ridicule qu’il y aurait à attaquer en disant que l’auteur se sert de certains mots scientifiques sans en comprendre le sens ou en déformant ce sens. De la même manière qu’il est absurde, dans la critique de Jean-François, de dénoncer un certains nombre de termes qui n’apparaissent qu’une fois et lui semblent ne rien signifier : nous avons affaire à une citation, et ces termes doivent prendre leur sens dans le texte entier. D’ailleurs certains termes qu’attaque J-F sont familiers à tout amateur d’ésotérisme (deva est le mot sanskrit qui désigne les dieux bénéfiques du panthéon indo-iranien, par opposition à asura).
C’est comme si on critiquait scientifiquement l’alchimie (ce qui est stupide)... bien peu d’alchimistes croyaient qu’il fut réellement possible de créer de l’or. “Notre or n’est pas l’or du vulgaire” écrivaient-ils souvent. Tous les termes dont ils usent sont des symboles, des analogies et des métaphores pour parler d’une transformation spirituelle, de l’or de l’esprit; et leurs expériences étaient plus une sorte de rituel, catalysant leurs efforts spirituels. Evidemment il y avait aussi parmi eux des charlatans qui voulaient s’enrichir en faisant croire aux rois qu’ils pouvaient fabriquer de l’or, et d’autres qui pensaient réellement que l’on pouvait transformer le plomb en or. Ce n’est pas pour autant qu’il faut rejeter toute l’alchimie comme une arnaque, pas plus que l’on ne rejettera toute la science sous prétexte que certains scientifiques sont des fraudeurs et que d’autres sont des réalistes naïfs.
Le texte cité par Axle me paraît être exactement ce que l’on pourrait qualifier d’alchimie contemporaine.
La seule différence avec la science est que la science s’occupe du monde matériel, tandis que l’ésotérisme s’occupe du monde spirituel. Et il n’existe aucun argument pour s’attaquer à la spiritualité, on ne peut ni la réfuter ni la prouver. Après tout, comme disait le grand physicien Erwin Schrödinger : “La matière est une image dans notre esprit - l’esprit est donc antérieur à la matière” . Toute tentative matérialiste pour réfuter la spiritualité se heurtera toujours à l’évidence de cette expérience primordiale.
Gaël.
P.S. Par goût pour la spiritualité, Axle semble se torcher avec votre rationalité (quand à moi je suis matérialiste, mais par goût pour les philosophes “postmodernes”, je me torche doublement avec cette rationalité). Mais je crois que l’apparence de dialogue impossible qui s’instaure entre Axle ou Dominic et toi ou Jean-François ne vient pas de leur rejet de la rationalité, mais de votre refus de tenir compte de ce rejet.
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